Entreprise: L'âge révolu de la machine
Dans un monde VICA (Volatile, Incertain, Complexe et Ambiguë) les grandes entreprises sont contraintes à la transformation rapide. Elles doivent innover plus rapidement et délivrer de la valeur en continue pour satisfaire et enchanter leurs clients. Stephen Hawking assure que le XXIème siècle est “le siècle de la complexité”: pour embrasser ce nouveau monde complexe les entreprises doivent se transformer.
Cette transformation est avant tout culturelle et remet profondément en cause les modèles d’organisation hérités de la révolution industrielle et scientifique du XIXème et XXème siècle.
L’ âge de la machine: une approche déterministe
Le mode d’organisation des entreprises est très largement issu de la révolution industrielle et scientifique du XXème siècle. Dans son livre Reinventing Organizations, Frédéric Laloux, les décrit comme une évolution des modèles organisationnels précédents (tribaux et militaires).
Si le XXème siècle peut être décrit comme le siècle de la machine (industrialisation, mécanisation, robotisation, informatisation) le mode d’organisation des entreprises hérité de cette période peut également être comparée à une machine.
Une entreprise efficace est vue comme une machine optimisée pour délivrer des produits ou des services de la manière la plus efficace possible. Les délais et les coûts sont rationalisés et optimisés, chaque rouage de la machine étant pensé pour interagir de la manière la plus efficace et rationnelle possible avec les autres.
L’entreprise est organisé en couche d’expertise avec chacune une fonction précise. Les interactions avec les autres services sont standardisés. Les départements de production sont chargés de délivrer des produits conçues par des départements de R&D et marketing. Les départements commerciaux sont chargés de vendre les produits. Ces services et départements constituent les rouages de la machine. Pour assurer le fonctionnement optimal de la machine, la structure est forte et très hiérarchisée pour en assurer le contrôle.
Dans un monde évoluant lentement et prédictible, la machine est un mode d’organisation terriblement efficace, elle peut être optimisée et atteindre un niveau de sophistication tellement important qu’il devient presque impossible à des nouveaux acteurs de s’imposer sur le marché: le coût de conception de la machine est trop important.
Cette approche de l’organisation des entreprises est intrinsèquement déterministe : elle repose sur la conviction qu’une organisation efficace peut être construite. En face d’un problème donné il existe une organisation qui répond et apporte une solution rationnelle et reproductible au problème.
Ce déterminisme causal est hérité de la révolution industrielle et scientifique des XIXème et XXème siècles, il est l’un des principes fondateurs de la science moderne. A tel point que Kant faisait du déterminisme la condition à priori de toute connaissance scientifique.
La force de ce type d’organisation est qu’elle est très fortement optimisée, en revanche elle est peu adaptable: si de nouveaux besoins ou des nouvelles technologies émergent et rendent la machine obsolète il faut en construire une nouvelle. Dans un monde évoluant lentement et dans lequel on peut prédire avec certitude les évolutions, ce désavantage n’handicape pas réellement l’organisation. Elle a tout le temps de concevoir et optimiser une nouvelle machine adaptée aux nouveaux besoins du marché et utilisant les dernières technologies.
En revanche dans un monde incertain, complexe et changeant rapidement, ce mode d’organisation ne permet plus de s’adapter assez rapidement: comment concevoir une machine adaptée alors que les besoins et les technologies évoluent sans cesse et à un rythme grandissant ? Comment faire évoluer suffisamment rapidement l’organisation et la structure de l’entreprise?
La transformation digitale est une approche déterministe
Le miroir aux alouettes de la transformation digitale est flatteur et rassurant: pour s’adapter à ce nouveau monde les entreprises n’ont qu’à adapter la machine ou à en construire une nouvelle en incorporant les nouvelles technologies. La structure organisationnelle et le mode d’organisation ne sont pas remis en cause: il s’agit simplement de changer les outils.
La transformation digitale repose sur une approche déterministe. Si les bons outils sont utilisés alors l’entreprise pourra s’adapter au monde actuel et obtenir de meilleurs résultats: le lien de cause à effet est assumé.
Pourtant force est de constater que cette nouvelle donne implique un changement beaucoup plus profond: les entreprises qui réussissent dans ce nouveau monde ont toutes un mode d’organisation très éloigné de celui hérité de la révolution industrielle et scientifique. Ces entreprises applique un paradigme qui ne repose pas sur une vision déterministe des organisations. Leur façon d’opérer, de délivrer de la valeur à leurs clients, de manager leurs collaborateurs et de concevoir des nouveaux produits est nouvelle et traduit une véritable adaptation à ce monde complexe, changeant, incertain et volatile.
Age of Agile: une approche organique
Dans son livre Age of Agile, Stephen Denning, fait un constat similaire: le mode d’organisation traditionnel des entreprises n’est pas adapté au monde actuel. Il ne leur permet plus de survivre et de prospérer dans un contexte en mutation permanente et rapide.
Selon Stephen Denning un nouveau mode d’organisation des entreprises émerge. A travers des exemples de transformation à l’échelle réussie il démontre que toutes ces entreprises appliquent un nouveau paradigme basée sur trois lois :
- La loi de l’équipe réduite (the law of the small team)
- La loi du client (the law of the customer)
- La loi du réseau (the law of the network)
Law of the Small Team
L’entreprise est organisée en petites équipes pluri-disciplinaires, transverses, autonomes et auto organisées. Elles travaillent en cycle itératif très court pour délivrer de la valeur en continue et assurer une boucle de feedback rapide.
Law of the Customer
Les entreprises gagnantes dans un monde complexe et changeant se concentrent exclusivement sur la valeur délivrée à leur client. Toutes les fonctions de l’entreprise sont alignées sur la satisfaction et l’enchantement des clients. La recherche de l’excellence à travers l’amélioration continue est permanente.
Law of the Network
Les structures organisationnelles traditionnelles pyramidales sont remplacées par un réseau d’équipes (“teams of teams”). La hiérarchie est principalement basée sur la compétence et non sur l’autorité.
L’autonomie et l’auto-organisation des équipes garantissent un haut niveau d’engagement et de réactivité: les frictions sont réduites et les cycles de décision considérablement raccourcis.
La structure de l’organisation est mouvante et peut facilement être adaptée en fonction des évolutions des besoins: monter une équipe d’une dizaine de personnes peut se faire instantanément, sans avoir à lancer des interminables et coûteuses réorganisations de services.
Les équipes sont encouragées à livrer souvent en travaillant en cycle itératif court. La boucle du retour client est raccourcie et permet une adaptation très rapide aux besoins émergents. Le risque de développer un produit qui ne répond à aucun besoin est minimisé. Les longues phases de R&D sont réduites au profit d’une approche Test & Learn.
Ce nouveau mode d’organisation du travail et des entreprises a fait ses preuves et pas seulement dans des start-ups mais aussi à l’échelle de très grandes entreprises (Microsoft, Barclays, ING, Spotify…).
L’entreprise comme système complexe adaptatif: Une approche organique
A la différence des structures organisationnelles héritées de la révolution industrielle et scientifique cette nouvelle approche ne s’appuie pas sur une approche déterministe.
Les théories déterministes ont largement été remises en cause par les théories sur les systèmes complexes. Ces théories s’appuient sur un ensemble de théories scientifiques pour la plupart développées dans la seconde moitié du XXème siècle: la théorie de l’évolution, la théorie du chaos, la théorie des jeux, la théorie des réseaux sociaux, la cybernétique et les systèmes dissipatifs, entre autres. Ces théories ont en commun l’étude de la complexité: est complexe ce qui ne peut être expliqué de manière linéaire. Un système complexe se comportera d’une manière qui ne peut être expliquée de manière linéaire: l’approche déterministe ne permet pas de décrire de manière prédictible les liens de cause à effet dans un système complexe.
L’étude des systèmes complexes adaptatifs (CAS: complex adaptative systems) vise plus particulièrement à l’étude des systèmes complexes capables de s’adapter à leur environnement d’une manière impossible à prédire de manière linéaire. Ces théories peuvent s’appliquer à de nombreux systèmes: une colonie de fourmis, une souche de virus devenant résistante aux antibiotiques, un système autoroutier ou … une entreprise.
Ces théories scientifiques appliquées au champ de l’organisation des entreprises remettent en cause l’approche déterministe traditionnelle: l’entreprise n’est plus une machine que l’on construit pour accomplir une tâche mais un organisme qui évolue dans un environnement auquel il doit s’adapter pour survivre et prospérer.
On ne construit plus une organisation, on la cultive. L’organisation de l’entreprise vise à garantir sa haute adaptabilité et non plus à l’optimiser pour remplir une fonction pré-déterminée à l’avance.
La structure n’est plus fixe mais dynamique et émergente: des petites équipes autonomes sont rapidement formées pour répondre de manière ultra-réactive à un besoin. Une fois le besoin assouvi ou obsolète les agents qui composent ces équipes peuvent être très rapidement ré-assemblés pour former une nouvelle équipe.
Ces cellules (teams) travaillent en réseau collaboratif avec un objectif commun: la satisfaction et l’enchantement du besoin client. Et ce pour assurer la survie et la prospérité du système dans son environnement.
Ce modèle est hautement adapté au monde actuel complexe, dynamique et incertain. Les entreprises ayant adopté ce modèle démontre tous les jours une capacité d’innovation et de satisfaction de leur client supérieure à l’approche déterministe traditionnelle: dans un monde complexe et incertain l’organisme est supérieur à la machine.
Ce modèle d’organisation de l’entreprise comme système complexe adaptatif s’appuie sur un corpus toujours plus important issus des sciences sociales, économiques, comportementales, physiques et biologiques. Les grandes entreprises innovantes embrassent avec succès ce nouveau paradigme. Malgré cette validation économique et scientifique, des freins majeurs demeurent dans son adoption.
Pour adopter ce nouveau modèle, les entreprises doivent opérer une transformation culturelle et managériale qui va bien au delà de l’adoption de nouvelles méthodes et de nouveaux outils.